Intégrale de Thierry Escaich
Œuvres vocales
Ad
ultimas laudes 12 voix
a cappella
3 motets 12
voix avec orgue
Dixit Dominus 6
voix a cappella
Terra desolata 4
voix, quatuor à cordes, orgue positif et théorbe.
Exultet 12
voix, deux pianos et percussions (Création mondiale)
Vision nocturne mezzo
solo et quatuor à cordes
In memoriam à
4 voix et orgues (hommage à Maurice Duruflé)
Création 18 juin 2005 au Festival
Saint Denis en la Basilique Saint Denis, dans le cadre d’une
carte blanche à Thierry Escaich.
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Ad ultimas laudes
Lorsqu’au printemps 1993, Musique Nouvelle en Liberté me commanda une œuvre vocale pour le Groupe Vocal de France, mon intuition m’amena sans détour vers les Litanies de Satan extraites des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire.
Les esprits les plus obtus se sont précipités sur l’apparat blasphématoire de ce poème.
Au contraire, j’ai voulu mettre en lumière cette immense détresse d’un homme qui s’adresse par une voie détournée au Créateur sous la forme d’un long Kyrie, incantatoire, parfois violent.
Cela explique peut-être la présence en contrepoint de ces invocations du thème du Kyrie de la messe des morts, d’abord murmuré, puis ensuite clamé avec de plus en plus d’insistance, brisant même parfois l’évolution du poème pour terminer seul, dans une atmosphère de fausse sérénité, ponctué ça et la par quelques relents sataniques.
Pour ceux qui connaissent certaines de mes improvisations à l’orgue, comme ce grand triptyque improvisé sur le dies irae que j’enregistrais quelques mois avant l’écriture de cette œuvre, la filiation apparaîtra évidente. Toute la thématique était déjà présente. Il ne suffisait plus qu’à mettre des paroles sur ces rythmes haletants, à donner un Nom au Destinataire de ces incantations, à faire émerger, enfin le caractère religieux contenu dans cette fresque romantique.
Ce fut le rôle d’ Ad Ultimas Laudes. |
Motets pour 12 voix mixtes
et orgue
Commentaires du compositeur :
Motet I
Comme il est fréquent dans l'ensemble de mes
pièces vocales, ce sont avant tous les images du poème
qui induisent l'écriture mélodique, le rythme
ou encore la répartition dans l'espace des divers éléments
thématiques. S'ajoutent à cela des éléments
extérieurs - ici, l'antienne grégorienne du
« puer natus est » - qui me permettent de renforcer
certaines images du poème et de créer une sorte
de contrepoint littéraire. Ces phrases de la Nativité
sont récitées dans un balancement rythmique
immuable et légèrement irrégulier «
enveloppé » par l'écoulement doux et lumineux
du poème (aux voix de soprano et basse solo). Les deux
seules progressions d'intensité de la pièce
viennent traduire, d'abord, l'image du « ruissellement
des eaux natales de l'univers » (avec un flux arpégé
sur les jeux de fonds de l'orgue et un enchevêtrement
vocal canonique), puis, un peu plus tard, la lente montée
dans la « chaleur d'un cri » où le balancement
initial se meut sous la forme d'une courte toccata organistique
avant de retomber, exsangue, dans le silence du mystère
de la Nativité.
« Enveloppé dans
les langes
du regard, le nourrisson
boit des yeux la fable du monde.
Chair et drap : dans les replis
se devine et se déforme
la source de tous nos rêves.
Le cristal du cœur
recueille les eaux natales
de l'univers.
Invente le monde.
Eveille-toi au premier silence du regard.
Quand tout nous est donné
par inadvertance dans la chaleur d'un cri.
Le monde vient de naître
si tu lui tends les bras. »
(texte Alain Suied)
Motet II
On entre avec ce second Motet dans une atmosphère
plus fortement dramatique. Le titre de ce dernier aurait pu
être « le regard de la Mort ». Une succession
d'accords fortissimo énoncent de façon hachée
chaque syllabe du poème, comme une sorte de couperet
glacial qui ponctuerait le silence de manière irrégulière
et inexorable. Le texte latin qui contre-pointe (à
l'image du 1er Motet) le poème d'Alain Suied, est celui
du « de Profundis »… ce qui transforme la
pièce en une sorte d'hymne d'imploration. Là
encore, l'orgue va bien au-delà du rôle d'accompagnement
du chœur en lui répondant dans une écriture
proche de celle des doubles chœurs de la Renaissance,
ou en créant diverses sortes de mouvements motoriques,
ou encore en sur-ajoutant aux strates vocales des textures
aiguës ou graves destinées à accentuer
la dimension spatiale de l'écriture.
« Le regard fixe, impénétrable
de la Mort, le masque sans
contours, un jour, nous lui ferons face,
un jour il nous désignera.
Ce sera une voix
un désir fatigué
un cri, une couleur :
On ne sait jamais.
Ce sera la peine d'un enfant ou le murmure d'un fantôme
et soudain les yeux brûlés par sa présence
interdite,
nous reconnaîtrons son appel entre tous. » (texte
Alain Suied)
Motet III
Si, dans ce IIIe Motet, le texte du poème suggère
une fuite effrénée devant la mort, cette fois-ci,
la force qui propulse l'ensemble est l'Espérance. Quant
à l'appel sur lequel se clôt le poème,
c'est avant tout un appel au Créateur. Rien d'étonnant,
donc, à ce que soit le texte du « Kyrie Eleison
» que j'ai choisi pour renforcer le sens mystique de
la pièce. Outre la superposition quasi incessante des
deux langues (grec et français), et donc la superposition
fréquente de strates sonores différentes qui
en découle - comme si l'ensemble vocal était
traité de façon orchestrale - le caractère
principal qui s'impose est celui de la Danse. Une sorte de
danse rituelle à la rythmique toujours irrégulière
et sans cesse renouvelée qui prend sa source à
la fois dans les motets « rythmés à l'ancienne
» d'un Claude Lejeune, par exemple, que dans certaines
musiques extra-européennes ou tout simplement actuelles
(comme le rap).
Le texte se plie alors aux accentuations les plus diverses
censées lui donner un rythme interne propre à
dépeindre le caractère haletant de la phrase
poétique.
« Qu'est-ce qui nous
traque
et nous tord
et se joue de nous
derrière nos masques ?
Qu'est-ce qui souffre et se révolte au fond de nous
malgré nos rêves ?
Qui es-tu, triste
matière silencieuse ?
De quel parage du ciel
es-tu la messagère
oublieuse, de quelle détresse
es-tu le gouffre indéchiffrable ?
Qu'est-ce qui nous porte
et nous appelle
et nous élève au-dessus de nous dans l'espérance
? » (texte Alain Suied)
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In Memoriam
In Memoriam pour chœur et orgue s’impose comme une sorte de vaste écho de tous les caractères de l’organiste : souci des paroles choisies, en français et en latin, réverbération du plain-chant, couleurs de l’orgue. On pourrait voir jusqu’à l’écriture « durufléenne » avec de longues tenues sur lesquelles se construit le contrepoint, la véhémence de certaines déclamations (Dies Irae Dies Illa ramenant au célèbre Requiem), presque un jeu de citations si Thierry Escaich ne se révélait pas lui-même comme sculpteur construisant son œuvre avec les fragments tirés d’une architecture précédente.
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