Thierry
Escaich par Bernard Desgraupes
Pour qui veut parler de la musique de
Thierry Escaich, une évidence aussitôt s'impose
: on se trouve devant une œuvre dont l'indiscutable personnalité
est l'unique justification, ce qui la rend par là-même
inclassable. Loin d'être un obstacle, cette constatation
constitue le premier attrait que cette musique exerce sur
le mélomane, interprète ou auditeur. Il serait
vain et même certainement ridicule de chercher à
rattacher la musique de Thierry Escaich à un courant
actuel de la composition musicale ou à une école
particulière. On ne peut au mieux que tenter d'en appréhender
les traits caractéristiques, d'y retrouver des filiations,
d'identifier certaines options esthétiques ou d'isoler
les éléments techniques. Mais les quelques siècles
d'histoire de la musique qui constituent notre héritage
ne nous laissent aucune illusion : aucune méthode ne
nous livrera jamais le secret qui fait une grande œuvre
et on ne pourra jamais cerner l'indicible vérité
de la création qu'en disant ce qu'elle n'est pas. Il
y a, d'autre part, une telle adéquation entre l'homme
et sa musique que l'on ne peut comprendre l'un sans parler
de l'autre.
Au commencement était l'improvisation. A l'âge
où l'éveil à l'univers des sons se fait
vocation, l'oreille seule guide l'enfant dans ses premières
explorations. Thierry Escaich se souvient d'avoir improvisé
dès l'âge de sept ans. Né le 8 mai 1965,
il a commencé ses études musicales au Conservatoire
de Rosny-sous-Bois avant d'obtenir, de 1983 à 1990,
huit Premiers Prix (dont ceux d'orgue et d'improvisation à
l'orgue), au Conservatoire National Supérieur de Musique
de Paris, où il est désormais professeur.
Le problème du langage, qui a occupé une place
si importante au cours du XXème siècle au point
souvent de reléguer au second plan le discours qu'il
produisait ne semble s'être jamais posé pour
Thierry Escaich : «Je
ne me suis jamais demandé : dans quel style vais-je
écrire ? Je ne supporte pas ceux qui se fabriquent
un style ou procèdent à des expérimentations
instrumentales. S'il y a démarche intellectuelle, ce
n'est pas de la composition : c'est de l'ordre de la pédagogie.
On ne fabrique pas son univers : on l'a ou on ne l'a pas...»
Et de citer l'exemple de Messiaen. Les accords de Messiaen
ne sont pas «nouveaux» et ils ne sont de lui que
par l'emploi qu'il en fait : c'est quelqu'un qui n'a pas refusé
les apports de son époque. Seulement quand il les incorpore,
c'est sa foi qui en fait une œuvre originale. On ne doit
pas se poser la question de faire progresser la musique. Des
techniques d'écriture telles que la série ou
les spectres de quarts de tons ne sont d'aucun secours si
on ne sent pas une personnalité derrière. Messiaen
apparaît donc comme un symbole ou une référence
morale.
On trouve ainsi tout naturellement quelques apports sériels
«domptés et absorbés» dans les premières
œuvres de Thierry Escaich, comme par exemple les Antiennes
oubliées pour petit ensemble composées
en 1989 et récompensées par un Premier Prix
au concours de composition André Jolivet la même
année. Cette œuvre fait simultanément apparaître
une source fondamentale dans la musique de Thierry Escaich
et dont l'importance n'a fait que croître par la suite
: il s'agit du chant grégorien dont les mélodies
courent au long d'œuvres aussi différentes que
les Esquisses pour orgue
de 1989 ou la première symphonie Kyrie
pour une messe imaginaire de 1992. Qu'il s'agisse de
faux grégorien comme dans les Antiennes
oubliées ou les Suppliques
pour clarinette, alto et piano, ou bien de vrai grégorien
comme dans les Cinq versets sur le Victimae
Paschali pour orgue, sa présence reflète
bien évidemment le caractère sacré que
revêt au fond toute création artistique.
Dans la Première Symphonie
se trouvent réunis tous les éléments
caractéristiques du style de Thierry Escaich. Bien
que constituée de quatre mouvements ou quatre «versets»,
elle est une œuvre d'un seul tenant, vaste fresque de
caractère religieux composée de quatre grandes
variations sur une mélodie grégorienne exposée
en introduction. Sur le plan de la forme, elle s'apparente
au poème symphonique plus qu'à la symphonie
elle-même. Pour Thierry Escaich, la musique est un discours
et on ne peut pas réexposer : «Tout est obligatoirement
métabole». De fait, chaque fois que le thème
revient, il est amputé jusqu'à n'être
presque plus rien. L'œuvre est sa vie qui le mène
de la naissance à la mort.
L'harmonie joue un rôle primordial dans toutes ses œuvres.
Ce sens de l'harmonie qui fait toute la spécificité
de la musique française est le constituant majeur de
la musique de Thierry Escaich. Faisant usage de toutes les
fonctions (retards, appoggiatures, tensions, détentes)
pour créer ses dynamiques et ses couleurs, sa musique
ne peut pourtant en aucun cas être qualifiée
de néotonale.
Si le sens tonal reste toujours présent, on n'y décèlera
aucune tentative de retour à une tonalité non
fonctionnelle ou bien aux formes qui y sont associées.
Thierry Escaich récuse d'ailleurs tous les termes qui
commencent par néo : sachant qu'il situe volontiers
ses racines chez Brahms et Franck (pour les chorals pour orgue),
son écriture sera peut-être dite post-romantique
mais certainement pas néo-romantique. D'autre part,
si l'on parle de filiations, il faut citer aussi Bartok qui
représente l'ajout du rythme.
Les formes musicales chez Thierry Escaich résultent
principalement du heurt entre de grandes forces antagonistes.
De là naît leur rythme et cette puissante respiration
qui anime par exemple les Litanies
de l'ombre pour piano. Le Rituel pour orgue est la
lutte entre deux mondes, l'un planant, l'autre agressif. On
a vu également comment dans la Première
Symphonie, dans la troisième antienne en particulier,
une grande masse s'élève peu à peu et
vient happer le thème grégorien. Dans le Chant
des ténèbres, concerto pour saxophone,
ce sont trois plans qui s'entrechoquent. Le dialogue interne
des voix se transforme parfois en polyrythmie et polytonalité
complexes par la magie d'une grande virtuosité contrapuntique.
De cette musique où les éléments sont
en perpétuelle fusion, les
Scènes d'enfants au crépuscule pour flûte,
violoncelle et piano sont une nouvelle illustration : à
partir du thème «A la clairefontaine» exposé
sur un mode quasi improvisando, Thierry Escaich écrit
une œuvre qui fait alterner des sections vives aux rythmes
asymétriques avec des périodes méditatives
nourries par des intrusions grégoriennes, réminiscences
du Dies Irae.
«Je veux aller au bout
de mes luttes, sans souci de vouloir être original».
Au-delà du sentiment obsessionnel du sacré,
du sens aigu de l'harmonie, de la magie de l'improvisation...
une dernière évidence s'impose : il n'y a pas
chez Thierry Escaich d'œuvres de jeunesse mais l'éternelle
jeunesse d'une œuvre qui s'édifie sous nos yeux
avec sincérité comme une maturité en
constante évolution.
Bernard Desgraupes
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